Ce qu’il faut retenir :
- · Le numérique devient un levier majeur de la prévention, avec des applications et outils de suivi qui encouragent des comportements favorables à la santé
- · Il permet de développer des parcours de prévention plus personnalisés et continus, notamment pour les personnes à risque
- · Son déploiement ouvre de nouvelles perspectives mais pose aussi des défis, notamment en matière de formation des professionnels, d’accès équitable et de protection des données
À l’heure où le virage préventif s’impose comme une nécessité face à la progression des maladies chroniques, le numérique s’affirme comme un levier de transformation de plus en plus concret. Applications de suivi, télésurveillance, parcours personnalisés, algorithmes d’aide au repérage : les initiatives se multiplient. Encore émergente, cette prévention augmentée par le numérique dessine-t-elle les contours de la médecine de demain ? Quelques exemples permettent d’en mesurer le potentiel.
Des outils numériques pour renforcer la prévention primaire
Hippocrate, d’abord. Cette application de prévention santé, conçue par Léo Joly, interne en médecine générale à Rennes, a été pensée comme un « compagnon de santé » pour aider à prévenir l’apparition ou l’aggravation des maladies chroniques. Son ambition est simple : proposer à chacun des actions concrètes et accessibles pour mieux prendre soin de sa santé au quotidien.
Dans le même esprit, le programme Icope, consacré au bien vieillir, s’appuie lui aussi sur des outils numériques pour permettre un auto-diagnostic régulier à partir de six capacités essentielles : cognition, nutrition, vision, mobilité, audition et psychologie. À la clé : des conseils personnalisés, un suivi dans la durée et une incitation à réévaluer régulièrement son état de santé. Le numérique s’impose ainsi comme un nouvel allié de la prévention primaire.
Structurer des parcours de prévention personnalisés
Mais son apport ne s’arrête pas là. Il permet aussi d’organiser une prévention plus ciblée, plus continue, plus personnalisée. C’est notamment le cas du programme Interception, développé par l’Institut Gustave Roussy, qui vise à prévenir et détecter plus précocement certains cancers chez les personnes à risque élevé.
Une fois repérées, ces personnes intègrent un parcours de suivi adapté, coordonné dans le temps par le médecin traitant et les équipes hospitalières. L’application MyInterception joue ici un rôle central : elle rappelle les examens à réaliser, facilite l’orientation dans le parcours et permet, en cas de difficulté, une prise en charge rapide. Le numérique ne se contente plus de diffuser des messages de prévention ; il structure désormais des parcours de santé.
Santé mentale : le numérique comme soutien du suivi
Cette logique est également à l’œuvre dans le champ de la santé mentale. Le projet Passport Bipolaire, mené dans le cadre des expérimentations de l’article 51, a associé télésurveillance, outils d’auto-éducation et remédiation autour de patients souffrant de troubles bipolaires déjà suivis.
L’objectif n’était pas seulement de détecter plus tôt une rechute, mais aussi de maintenir un lien régulier avec les équipes soignantes, en particulier avec un infirmier référent. Après deux ans d’expérimentation, les résultats ont mis en évidence une réduction des tentatives de suicide ainsi que des hospitalisations.
Lors de la conférence des doyens de médecine, le Pr Ludovic Samalin, de l’Université Clermont Auvergne, soulignait que l’un des principaux enseignements de cette étude tenait au renforcement du lien entre le patient et le professionnel de santé. C’est là sans doute l’un des apports les plus prometteurs du numérique : non pas remplacer la relation de soin, mais l’intensifier et la rendre plus continue.
Vers une prévention plus personnalisée et algorithmique
Au fond, c’est bien vers une médecine plus personnalisée que tend cette évolution. Une médecine moins centrée sur le seul épisode aigu, davantage orientée vers l’anticipation, la continuité et l’ajustement des parcours.
Lors de cette même conférence, Étienne Minvielle, responsable des parcours innovants pour les patients à l’Institut Gustave Roussy, évoquait à ce sujet une prévention « algorithmique », capable de mieux adapter les interventions au profil de chaque patient. L’idée est forte : passer d’une prévention uniforme à une prévention contextualisée, plus réactive et plus pertinente.
Intelligence artificielle : de nouvelles perspectives
Cette dynamique ouvre des perspectives considérables, notamment à l’heure où l’intelligence artificielle élargit encore le champ des possibles. Le projet RAIR-Sim en offre une illustration, avec l’ambition de proposer un dosage individualisé du traitement pour les patients atteints d’un cancer de la thyroïde.
Demain, d’autres outils permettront sans doute d’affiner encore le suivi, de mieux repérer les fragilités, d’ajuster plus précocement les prises en charge.
Des conditions de réussite encore à réunir
Pour autant, cette évolution ne va pas de soi. Elle suppose que les professionnels de santé puissent s’approprier ces outils, être formés à leurs usages et les intégrer sans perte de sens dans leur pratique.
Elle suppose aussi de répondre à des questions majeures : accès équitable au numérique, acceptabilité pour les patients, robustesse scientifique des dispositifs, articulation avec le soin, protection des données. Car le numérique ne constitue pas une réponse en soi. Il n’a de valeur que s’il s’inscrit dans une démarche de santé lisible, utile et humainement soutenable.
Une nouvelle approche de la santé en construction
Prévention et numérique ne forment donc pas simplement un couple d’avenir : ils redessinent déjà, progressivement, les contours d’une nouvelle approche de la santé. Une approche plus proactive, plus continue, plus personnalisée — à condition, toujours, que la technologie reste au service de la relation de soin et de l’intérêt du patient.