Ce qu’il faut retenir :
- Le rapport charges et produits 2027 de la CNAM s’interroge sur la profession de masseur-kinésithérapeute et son avenir.
- Il fait écho au rapport de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes paru en juin qui évalue les coûts du non-recours tant pour le système de santé que pour les patients.
- Les deux documents confirment des rémunérations insuffisantes et une progression des besoins.
- Ils convergent sur la nécessité d’agir en prévention, de réfléchir à une éventuelle forfaitisation mais divergent notamment sur l’installation.
Alors que le niveau de rémunération moyen des kinés continue à se dégrader, l’assurance maladie et l’ordre des masseurs kinésithérapeutes se sont penchés sur le fonctionnement actuel de la profession et ses perspectives d’avenir. Décryptage de ces deux rapports récemment parus avec la présidente de l’Ordre, Pascale Mathieu.
Une profession aux évolutions préoccupantes
S’il y a un point sur lequel se rejoignent les deux rapports, c’est la pression pesant sur la profession. Et en particulier le paradoxe qui veut que les dépenses kiné augmentent sans que la rémunération des professionnels de santé progresse.
Les chiffres du rapport Charges et Produits 2027 de la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) paru en juillet parlent d’eux-mêmes. 7,1 milliards d’euros ont été dépensés en 2025 pour les séances de kinésithérapies soit une progression de 4,6%. Cette croissance n’est pas nouvelle, elle est de 4% par an depuis 2015. Pourtant, sur la même période, la rémunération des professionnels progresse seulement de 0,6% par an. Pour le dire autrement, la profession s’appauvrit.
A ceci, la CNAM propose plusieurs explications. Côté dépenses, la hausse serait due au vieillissement démographique, aux revalorisations des actes suite à l’avenant 7 et à l’intensification des prises en charge. Le nombre moyen de séances par patient est en effet passé de 22,8 en 2015 à 25,3 en 2025. L’assurance maladie estime même que ce changement de pratiques expliquerait à 54% la croissance. Côté recettes, la baisse de rémunération serait due à l’augmentation continue du nombre de praticiens.
Cette analyse est largement nuancée par Pascale Mathieu, présidente de l’ordre des masseurs kinésithérapeutes qui explique différemment le changement : « la perte de revenus des kinés pousse les professionnels à exercer à temps partiel pour développer d’autres activités ou à la course à l’acte jusqu’à l’épuisement professionnel pour pouvoir sortir une rémunération décente et payer les charges ».
Cet état des lieux peu positif a une conséquence directe : il est insatisfaisant autant pour les patients que pour les kinés.
L’efficience de la dépense : un point d’accord
Le rapport de la CNAM s’interroge sur l’efficience de la dépense. Si la question intéresse également l’Ordre, ce dernier l’envisage sous un angle différent. Dans son rapport sur l’avenir de la profession paru en juin, il met en lumière le coût du non-recours ou du recours tardif à la kiné.
Pour la lombalgie, par exemple, le document montre que 48% des patients concernés ne recourt pas à la kiné. Alors qu’à 5 ans, un accès précoce permettrait un gain financier de 7500 € par patient, une baisse de 5, 4 points du nombre de chirurgies et un gain en termes de qualité de vie.
L’étude porte ainsi sur quatre grandes pathologies (Troubles musculosquelettiques – Lombalgie ; Neurologie – AVC, Parkinson, SEP ; Gérontologie – Prevention des chutes ; Respiratoire – BPCO, mucoviscidose) représentant 80% de l’activité kiné. Et la conclusion est limpide : l’économie potentielle d’un recours précoce serait, toutes choses égales par ailleurs, de 1,4 milliard d’euros pour l’Assurance maladie, soit 26 % des dépenses publiques annuelles de kinésithérapie en 2024. « Je suis d’accord avec la CNAM sur la question de la pertinence des soins, précise la présidente de l’Ordre, mais j’irai plus loin. Il faut se poser la question de la pertinence des référentiels et aussi des raisons pour lesquelles les kinés pratiquent peu certains actes. »
L’accès direct : une solution consensuelle ?
Le rapport publié par l’Ordre fait de l’accès direct une des solutions aux difficultés pour les patients comme pour la profession. Il recommande ainsi de l’élargir afin de permettre un meilleur recours aux soins kiné et propose de l’appliquer :
- à la patientèle en ALD déjà suivie afin d’éviter la multiplication des consultations et prescriptions médicales,
- à la prise en charge des troubles musculosquelettiques (TMS) hors accident du travail ou sportif en compétition,
- aux personnes âgées fragiles afin d’éviter les chutes, les hospitalisations et réduire les charges des médecins en EHPAD.
Faisant référence aux chiffres de la CNAM sur la prédominance des TMS dans les arrêts de travail longs, Pascale Mathieu précise : « Pour la lombalgie par exemple ce qu’il faut, c’est éviter la chronicisation. Cette intervention des kinés en prévention a un coût bien inférieur au non-recours et permet aussi de réduire l’absentéisme. »
D’ailleurs, le premier bilan de l’accès direct dans le cadre de l’expérimentation actuelle établi par la CNAM semble donner raison à l’ordre. 33,3 % des patients en accès direct souffrent d’une Affection de Longue Durée (ALD) contre 31% de la patientèle normale. Et ils consomment près de 42 % du volume d’actes total contre 45% pour la moyenne de la patientèle. Les interventions en EHPAD se démarquent très nettement, répondant à l’enjeu du maintien de l’autonomie, avec une proportion de soins pour des patients en ALD atteignant 87,9 %. In fine, la consommation est donc plutôt moindre pour une prise en charge plus large.
Agir avant le mur démographique de 2030
Les deux rapports ont également en commun de tenter de dessiner l’avenir de la profession. Sans surprise, l’assurance maladie continue de prôner la régulation des installations. Elle va toutefois dans le sens de l’Ordre en proposant de revoir les référentiels de la profession, d’étudier la possibilité de forfaitisation et de rééquilibrer l’activité vers les patientèles complexes.
« Est-ce qu’il ne faudrait pas autonomiser plus les patients et raisonner autrement ? Par exemple, pour une épaule opérée on pourrait imaginer une première série de séances puis une autonomie au patient et un suivi en télésoin » s’interroge ainsi Pascale Mathieu, qui imagine également une rémunération sur objectifs de santé publique ou encore une véritable aide à l’installation. « Il y a une convergence entre nos travaux, et notamment sur le fait que les prises en charge de demain porteront sur la chronicité, les neurodégénérescences, le cancer et la patientèle âgée, » conclut la présidente de l’Ordre, « mais je soutiens qu’il faut aller plus loin pour que soit reconnue la valeur ajoutée de la kiné dans le parcours de soin, avec pourquoi pas, une loi Profession Kiné ? » Une proposition parmi d’autres que l’Ordre va porter dans le débat présidentiel afin que la profession Kiné ait un avenir à la hauteur des compétences et de l’engagement de ses professionnels.
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